A toutes les victimes de la bêticide

A toutes les victimes de la bêticide

jeudi 31 juillet 2014

L'Abeillaud complètement à la rue...

D'après le Bouddha "Tout est dukkha" - tout est souffrance. Pour soigner la mienne, j'entreprends une nouvelle déambulation atypique dans quelques villes du Finistère au cœur du mois de Juillet. Je m'assigne comme mission la distribution de quelques 200 tracts sur l'écocide chimique toujours en cours au Viêt-Nam, sujet magistralement traité  par André Bouny que j'ai accueilli en mai pour la projection de son documentaire (www.agent-orange-vietnam.org et http://ddlabeillaud.blogspot.fr/2014/07/viet-nam-et-largent-orange-de-monsanto.html). La situation est si épouvantable qu'il faut éviter de tomber dans les abîmes de la compassion et se soustraire à l'élan de pitié que pourraient caractériser nos premières émotions. Ma foi réside donc dans un déguisement d'abeille et la joie que peut susciter l'apparition d'un insecte XXL pour faire passer une information qui met en péril la Vie et le Vivant.

cliché H Joel
Pourtant, l'entame de la première journée est sillonnée de sensations désagréables : en plus de traîner une forte gêne intestinale, qui me plombe, je m'interroge sur ma motivation à maintes fois éprouvée par le passé : "est ce que tout ceci est utile ?". Je ne pète pas de joie, je le sens. Pour ébranler, de surcroît, cette forteresse volonté je dois subir les affres de la précarité sociale; renoncer à être avec les enfants, faute de moyens pour les nourrir et d'utiliser une voiture souffreteuse qui annonce son agonie prochaine, malgré les 200 euro déjà déboursés. De toute façon je ne suis pas complétement disponible à cause de ce satané dépit amoureux ! Pour couronner le tout, je traîne une douleur au talon d'Achille qui m'empêche de me défouler par la foulée d'une course. Avec tout ça, j'aurais de quoi fournir à ma conscience une permission égoïste pour accabler mon sort. Ce n'est pas faute d'avoir essayé de me remonter le moral mais j'abandonne la lecture du  livre de Matthieu Ricard "Plaidoyer pour le bonheur", qui vire à la confusion mentale. "Je vais bien, tout va bien"  en me plongeant tout de même dans le livre d'Alexandre Jollien "le philosophe nu".
Cliché Dom Resmon
Pont Croix est la première destination. Je profite du déplacement dans le Cap Sizun pour embarquer Thierry qui rejoint Safiya, comédienne et directrice artistique de la Cie "Têtdici Têtdailleurs". Ils feront lecture, accompagnés d'un accordéoniste, de la création "Des mots dans l'eau". Sur le trajet, nous faisons un détour par Argol afin de transhumer une ruchette et récupérer des tracts de Marie et Loïc des "Miels d'Armorique" que je distribuerai pour les remercier du prêt du promontoire. Et puis je ramène les banderoles d'Alerte à l'Ouest, brandies lors de la manifestation de Guingamp en mai dernier (http://ddlabeillaud.blogspot.fr/2014/06/marche-contre-monsanto-la-convergence.html) à Guido qui m'attend à proximité de la place du centre où se tient une brocante. 
Les sensations me manquent toujours. Je n'ai pas envie de faire dédé. La voiture a démarré ce matin, il me serait alors facile de donner un tour de clé pour un retour précipité ! D'ar gêr ! Peinard ! C'est vrai, à quoi bon s'époumoner ? Je me donne encore une poignée d'heures pour décider. En attendant, j'assiste attentif à la création de Safiya, présentée au lavoir de la Croix. Malgré une chaleur étouffante, l'imprégnation et la fraicheur de Safiya me donnent un regain d'intérêt pour l'Abeillaud. 
Comme à l'accoutumé, le déclic vient des enfants figés par l'incongruité que provoque la métamorphose. Je m'étonne de nouveau du trac du début, mais vite dispersé par l'exclamation de l'Abeillaud et par l'abandon qu'il fait preuve en bouleversant de façon éphémère la routine d'une brocante. L'accueil est plutôt sympathique aux premières gesticulations et l'interprétation de "l'essaim d'abeilles" de Bourvil rend hilare mes voisines brocanteuses.  Je ne manque pas d'annoncer la mise en cène de l'abeille par l'Internationale au kazoo "c'est la ruche finale, bourdonnons-nous et demain l'Internationale sera du genre essaim!". Debout sur la ruchette je colporte le texte, revisité par mes soins, de Marcel de la gare, cueilleur d'essaims dans son ouvrage "Tout va de traviole" (http://www.la-boite-a-bulles.com/fiche_album.php?id_album=168) . 
Extraits.
"...je tiens à vous rassurer tout de suite, je ne pique pas;  le mâle chez l’abeille n’est pas pourvu de dard. Enfin je rappelle que ceci est un déguisement. Donc pas d’inquiétude, je suis une bonne personne, je ne suis pas quelqu’un de Bové, je le précise d'emblée sinon on va crier au loup !
 ...avec les Areva qui chante « il est libre le Moox, il est libre le moox, y’en a même qui disent qui l’on vu voler »
... avec des 1ers ministres qu'il faut envoyer vallser, ce ne sont pas des Ayrault comme à NDDL
...avec les sarkommence qui n’en finissent pas (ter) ou sinon pour Ecopé d'une peine de prison
...avec les hordes de feux qui nous brisent les ailes menu menu, méfillons nous des retours de flammes
...Celles là elles ne sont pas piquées des verts :
Alors qui descendra dans l’areine avec moi ? 
Qui serrerais-je contre mon essaim ? 
Faudrait il acheter une deuxième fois la cire qu’on se pait ?
Nous enfumeront-ils encore longtemps ?
Faut-il faire une piqûre de rappel ?
Mais que fait la propolis ?
...Moi maintenant mes amis c’est :
Dalou du DAR le droit au ruchement
C’est lilibeille qui milite pour le don d’orgasme
C’est le pays' sans terre que l’on veut enterrer
C’est lady Ferrence qui n’est pas comme moi mais ce n’est pas grave parce que moi non plus je ne suis pas comme elle !" 

Ça va mieux. Merci Marcel ! Je complète ma déambulation par la lecture publique d'un extrait du livre de Maurice Maeterlinck, prix Nobel de littérature, "La vie des abeilles", court passage sur le vol nuptial. Le tout est agrémenté d'un relais, de mains en mains, des tracts à ma disposition. Ça va beaucoup mieux même. Je repars avec un bracelet offert par une fillette. Quelque soit ton prénom, je te remercie ! Je peux dorénavant reprendre la route de Quimper et allégrement séjourner chez un couple que j'affectionne particulièrement, Ninou et André. 
Ici aussi les mots sont à l'honneur et mis en valeur dans les livres qui tapissent la bibliothèque de l'appartement. En témoigne le dernier recueil de poésies d'André "vents d'estran" (http://www.revuenanga.com/produit/andre-guegan/). Habitants au-dessus de l'Odet, je profite de leur pont d'envol idéal pour sillonner les rues commerçantes du centre ville et répéter à l'envie la pérégrination de la veille. En début de soirée je rejoins le cortège de soutien au Peuple de Palestine. Est là aussi Marie chez qui je passerai la prochaine nuit. C'est avec plaisir que je fais vraiment sa connaissance à l'occasion d'un repas partagé avec son fils et son copain, Anthony, photographe de l'argentique en noir et blanc. Je suis vraiment ravi d'être avec eux parce que, notamment, Marie apparaît comme une militante, réfléchie, désintéressée, engagée et généreuse. C'est d'autant plus à souligner que les vicissitudes sociales ne l'épargnent pas non plus, à croire que la (R)évolution doit batailler ferme chaque jour, dans l'indifférence d'un lotissement sans charme. 
L'allusion à la résistance discrète donne tout son sens lors de mon passage à Lannilis. L'occasion m'est toujours offerte de revoir des personnes que j'apprécie et que je considère comme des amiEs. L'énergie déployée par Martine Jovion, animatrice de l'antenne Kokopelli du Finistère nord et de l’association "Un jardin dans la tête", pour préserver une ressource naturelle menacée dans sa diversité et persévérer face à l'ignorance, dont la mienne, à promouvoir des mélanges de saveurs et des combinaisons vertueuses utiles pour le corps et l'esprit, accable mon immaturité, préférant certainement me camoufler derrière les pitreries de l'Abeillaud et éviter ainsi la culpabilité. J'avoue même que les concoctions préparées par Martine restent énigmatiques à mes yeux "C'est bon pour ce que tu as !" me signifie l'alchimiste (bon... c'est vite dit mais lentement avalé!). L'endurance face à la souffrance n'a pas son pareil une nouvelle fois et prend une nouvelle dimension lorsque je fais connaissance de l'amie de Martine, Corinne Gouget, auteur du guide "danger- additifs alimentaires" (http://www.santeendanger.net/). Le déjeuner est l'occasion de tenter d'établir, dans l'autodérision, un podium de l'abnégation. Confronté aux récits de l'une et de l'autre,  confidentiellement dévoilés durant le repas, je m'avoue vaincu et je dois, piteusement, me contenter de la 3è place ! 
La prochaine étape m'emmène à Morlaix. Jour de grande affluence et  de déballage en tout genre, car une braderie, en plus du marché hebdomadaire, vient s'étaler et s'agglutiner à l'ensemble des artères du centre ville. Je retrouve mon cousin Arnaud, amoureux des bonbons qui ne compte pas son temps pour confectionner des confiseries sucrelentes ! http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/confiseries-darnaud-sont-100-naturelles-22-10-2013-114678 .  La pause au Ty coz est le moment d'une frange rigolade avec les personnes assises en terrasse, c'est l'effet abeille ! 
Le terme du "bee movie" s'achève sur le marché dominical de Daoulas. Des rires et des chansons, un récital de pétales, derniers tracts sur le Viêt Nam, le vol nuptial de Maeterlinck,...je croise une ribambelle de nordistes, ravie de mordre à pleines dents "l'essaim" de Bourvil. Elles me font un bien fou. Je ne manque pas d'opiner du bonnet pour les remercier. 
J'imagine que si vous avez pris la peine de lire ce récit jusqu'à son ruche final, c'est que vous attendez peut-être une conclusion, une chute, une morale ? (Pour les autres, tant pis, ils n'auront pas le privilège de lorgner mes mollets sous un collant d'une finesse absolue). Qu'il faut braver sa souffrance intérieure, avoir foi dans les signes, profiter de la joie quand elle pointe le dard, se dire que "la vie ne vaut rien si elle n'est pas partagée" (into the wild) et surtout désapprouver que d'autres souffrent dans l'ignorance et le silence.

samedi 5 juillet 2014

Le Viêt Nam et l'aRgent orange de Monsanto

On l'ignore encore aujourd'hui mais la guerre du Viêt Nam reste la plus grande guerre chimique de l'histoire qu'ait connu l'Humanité. Plus de 100 millions de litres de défoliants, dont le fameux agent orange de Monsanto, ont été déversés sur le pays. Résultat : 10 % du territoire vietnamien est gorgé de dioxine (composant de l'agent orange) avec une rémanence de 10 à 20 ans selon les sols.
Cette réalité écocidaire pourrait se limiter à une période historique, comprise entre 1961 et 1971, période d'épandage de l'agent orange par l'aviation américaine sur les forêts. Mais comme les famines volontaires ou les mines antipersonnelles, abandonnées et disséminées sur des théâtres de conflits, les effets d'un des herbicides les plus néfastes continuent de faire des ravages sur les populations locales et notamment sur les nouveaux-nés, bien après la fin de l'opération appelée cyniquement "Hadès" (Dieu des morts).
Au début de ce siècle les estimations les plus frappantes dénombrent que quasiment 5 millions de personnes ont été concernées par les effets directs de l'agent orange (combattants viêt congs, américains et civils), sans préciser toutefois le nombre inconnu de Cambodgiens, de Laotiens et de militaires des autres nationalités. Mais le total des victimes va au-delà, car le phénomène de contamination par la dioxine s'amplifie par la chaîne alimentaire. 
La dioxine n'est certainement pas un problème du passé pour les familles; l'empoisonnement se transmet depuis 35 ans et concerne la seconde et troisième génération des nouveaux-nés. Les manifestations les plus insoutenables de l'action de la dioxine sur l'organisme humain sont caractérisées par des malformations congénitales qui se développeront avec la croissance de l'enfant ou par des handicaps lourds (absence ou déformation de membres) mais une liste dressée notamment par l'Institut de Médecine fait état de 33 maladies provoquées par l'agent orange, dont seulement 4 d'entre-elles "offrent une preuve suffisante d'un rapport avec l'exposition aux herbicides".
Pourtant, le statut de victime des conséquences de l'action de la dioxine sur la santé n'est pas jugé de la même manière que l'on soit américain ou vietnamien. En effet, pour éviter d'embarrasser le gouvernement américain, les principaux fabricants de produits chimiques, avec à leur tête Dow chemical et Monsanto, ont accepté de signer en 1984 un accord à l'amiable avec les associations de vétérans en échange de l'arrêt de toute poursuite judiciaire, reconnaissant implicitement leur responsabilité, conjointe à celle de l'Etat américain, sur le rôle joué par les herbicides dans l'aggravation de la santé des anciens combattants américains. Si on sait que ces industriels ont versé 180 Millions de dollars à ces associations, que représente cette somme par rapport aux millions empochés par les contrats juteux signés entre les firmes et l'armée américaine ? Ce n'est certainement pas de l'argent jeté par les fenêtres...des carlingues, et pas perdu pour tout le monde cet argent orange ! Par contre, en cas de condamnation pour reconnaître les mêmes faits au Viêt Nam, c'est plusieurs centaines de milliards de dollars qu'il faudrait lever pour dédommager les familles et réparer les dégâts environnementaux. En 2004 l'association vietnamienne de l'Agent orange a porté plainte contre les fabricants. Fin 2009, la cour suprême des Etats-Unis a rejeté leur requête.
Quelques soient les époques, les continents, les régimes, les raisons religieuses et belliqueuses, les principales victimes des conflits armés restent les civils (à l'exception peut-être de la première guerre mondiale, mais un ouvrier ou un paysan mobilisé pour endosser l'uniforme et protéger les intérêts des princes et des généraux, n'est-il pas avant tout un civil ?). Ces confrontations sanguinaires et épisodiques prennent plus ou moins fin avec la victoire d'une armée sur l'autre. Toutes hostilités cessantes, les gouvernants prennent possession et gouvernent, les populations enterrent leur mort, reconstruisent leur village et retournent au champ, vaquer à leur précaire existence, ne se souvenant, de temps à autre, du passé que parce que l'un des membres de la famille a justement perdu l'un des ses membres. En l’occurrence, ce scénario ne convient pas aux populations vietnamiennes. "Si un jour existe une unité capable de mesurer la douleur et la souffrance, elle devra s'appeler Viêt Nam" proclame André Bouny, auteur du livre-documentaire "Agent orange - Apocalyspe Viêt nam". Il n'est pas exagéré de dire cela, mais au-delà de l'abominable réalité des corps affligés, qu'il est nécessaire de rendre visible : "Cela est presque insupportable, mais se détourner et ne pas regarder les photographies, c'est aggraver le crime" comme le soulignait la journaliste de guerre Gloria Emerson, il faut penser aux familles et notamment aux femmes, qui se retrouvent dans le plus grand dénuement. 
L’apocalypse elles le bravent tous les jours en affrontant les convulsions de leur infortunée progéniture. Il doit être effroyable d'être confrontées à des situations de détresse ultime. Chaque jour qui passe. Chaque nuit qui passe. Tout en acceptant les causes lointaines d'un ravage écologique il faut en plus en assumant les conséquences dégénératives suite à leur souhait naturel d'enfanter. Ce n'est pas une nouvelle vie qui est martyrisée mais bien l'ensemble de la cellule familiale. Ajoutée aux croyances locales qui obligent à concevoir un être capable de prendre la succession parentale, c'est parfois 4, 5, ou 6 membres d'une même famille qui viennent se rajouter aux fardeaux des mères sans que grâce soit faite. Ultime cruauté que de ne pas assouvir les préceptes communautaires. 
L'Etat vietnamien, tout communiste qu'il soit, voire totalitaire, semble s'accommoder de la réalité économique du capitalisme en réalisant des affaires avec les Etats-Unis. L'époque est à la réconciliation et au repenti. Pour preuve, Les Etats-Unis ont déjà décontaminé 2 ha de terres de l'agent orange. 2 ha qui ont coûté des millions de dollars. Combien pour traiter les 1.68 millions d'ha contaminés ? D'ailleurs, signe des temps, Monsanto est revenu au Viêt Nam. Le pays étant le second producteur de riz au monde, cette position lucrative demande des moyens conséquents et les pesticides utilisés de façon intensive en est un. En parallèle, ce qui s'apparente à une pandémie chimique, avec des conséquences sanitaires majeures, ne semble pas être une priorité nationale pour les dirigeants, en terme d'investissement dans la recherche scientifique, l'accompagnement médicalisé, la construction de centres adaptés, de la formation de personnel qualifié, dans le soutien aux familles,...D'après certaines sources économiques
américaines, le Viêt Nam présente un fort potentiel de développement, les investisseurs américains ont le champ libre et Monsanto a de beaux jours devant lui, face au peu de contestation qui jadis a fait abdiquer la première puissance militaire.
L'impuissance et l'injustice se confondent bien dans ces contrées reculées. Les cris et les pleurs viennent heurter de plein fouet le barrage d'une végétation abondante, étouffant ainsi de mornes existences. Qui veut l'entendre ? Ou du moins qui veut les voir ? Ma vérité serait asséchée si je n'avais pas une pensée pour toutes ces femmes qui ne feront pas le deuil d'une guerre inachevée, emprisonnées qu'elles sont dans un écrin de douleurs.
Avec la complicité d'Adrien, militant de la biocoop de Landerneau, nous avons accueilli André Bouny pour la projection du film "Agent orange, une bombe à retardement". Il était venu aussi annoncer l'ouverture d'un procès unique contre les firmes pétrochimiques, car mené par une française d'origine vietnamienne, Tran To Nga, probablement intoxiquée par l'agent orange. Une dizaine de personnes s'est déplacée pour cette soirée. Sans avoir à être déçu du peu d'audience autour du sujet, cette simple déficience nécessite de l'engagement et qu'il se poursuive. Ce sera celui de dédé l'Abeillaud courant juillet, courant sur les marchés du Finistère pour dévoiler l'insoutenable vérité. "Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire" disait Jean Jaurès et tant qu'à faire trouver la sienne.