A toutes les victimes de la bêticide

A toutes les victimes de la bêticide

dimanche 24 janvier 2016

Dispute entre la louve et le bélier

Le long du front pionnier de la montagne s’allonge longtemps l’allure longiligne de l’animal. C’est la lune, elle, qui découpe, mal à l’aise, son corps hirsute sur des copeaux de mélèzes. La bête ne jappe pas, halète plutôt, s’alerte aussitôt, s’immobilise et, portée à nouveau par l’effort, s’épuise encore. La charge sur les reins n’arrange rien. A cran et racornie, la prédatrice erratique erre à la recherche d’un abri, une soupente pour soulager la portée. Elle parvient enfin au crépuscule de la forêt. La gueule pointée vers le haut, la louve a flairé une odeur familière, presque menaçante, quoique tout de même alléchante. L’approche est prudente, hésitante. Se profile au flanc de la pente, un refuge alpin. La louve sait qu’elle pénètre dans le domaine des humains. Habituellement elle s’avise bien, et même en meute, de ne pas aller plus loin, mais l’épuisement la saisit tant, que ses pattes chancellent sous le fardeau des siens. Le temps la presse de mettre bas. L’absence d’aboiements l’incite à franchir le pas.
« Qui va là ? », s’étrangle une voix pareille à celle venue d’une potence. La louve, pétrifiée plutôt par la fatigue, faisant fi du bélier, s’abandonne dans le silence. Le bélier, entravé par une corde, ne voit de travers qu’une masse affaissée. Plus que la crainte, c’est la sénilité qui le tient ankylosé. Le passage de la lune dans l’embrasure dévoile les détails de l’intruse. Inutile pour l’instant de s’inquiéter, la louve demeurant encore enkystée dans l’inanité.
Les soubresauts de la louve annoncent les prémices d’un réveil prochain. Le bélier, en vigilance, se maintient. « Nonobstant votre férocité, ne discernez pas dans mes propos une offense mais je devine chez vous une mollesse. Ne seriez-vous pas atteinte de grossesse ?, diagnostique le bélier,
- Le mouton, ne vous fiez pas à ma fragilité, vous devriez tarir votre curiosité» lui répond la louve, reprenant de la vigueur. « Si en effet, j’expose l’expression d’une souffrance à délivrer, je peux vous croquer tout à mon désir et ce n’est pas le mufle désossé d’un de mes semblables, attaché à la terrasse, qui vous affranchira de m’offrir votre râble.
- La louve, laissez-moi l’outrecuidance de vous souligner que même si vous vous éloignez de votre défaillance, vous manquez encore de clairvoyance. N’attisez point la hargne envers moi. Je ne suis qu’une vieille carne qui abdique devant la vie et qui n’a que pour compagnon ses souvenirs,
- Ne manquez pas, le moment venu, chère pitance, d’en appeler à ma clémence. Rabougri vous êtes à l’évidence mais votre sang flatte toujours mes sens.
- Votre popularité vous a précédé, c’est vrai. A défaut de quelques brebis amaigries, vous faites grand mets d’une hécatombe inassouvie. Ce serait tout à votre honneur de me renseigner sur le sens de votre présence dans les montagnes de  Haute-Provence. Vous prétendez représenter la vie sauvage, mais vous assouvissez votre chasse par un menu domestiqué. N’y a-t-il rien d’autres de moins aisé à avaler dans les alpages ?
- Ne prenez pas la peine de vanter le pleutre peuple dont vous prônez la pitié. Vous êtes des proies traquées car aisément apeurées et votre docilité, qui est une seconde nature, incite au carnage pour un autre carnivore. Et puis vous colportez le mal haut dans les cols, ce qui pour les bouquetins est un bien grand tort.
- Si l’homme est un boucher, il est aussi mon berger. A ce propos, du fait de vos visites voraces, il semblait avisé pour le pasteur de rehausser les fils pour dissuader les tueurs. La méthode a déjoué bien des tourments, moins de blessures, d’avortements et de refus de chaleur.
- A voir le nombre de moutons en divagation, peu sont ceux qui s’interdiront de faire l’impasse sur les indemnisations… ». La louve s’interrompt car la douleur des contractions s’intensifie : l’accouchement l’oblige à se taire. Mettre bas sur la paille n’est pas pour lui déplaire. Reste une chose qui la tracasse, le retour du maître.
« Dîtes moi, vous qui de ces lieux êtes locataire, quand revient le propriétaire ?
- A vous entendre, et sans que vous en preniez ombrage, votre attitude altière atténuée, atteste d’une posture bien mal ordonnée mais pour votre gouverne, sachez tout de même, et si cela neutralise votre anathème, que le rationnement en foin est dispensé pour un long terme.
- Alors que ce foin soit un festin. N’omettez aucun brin. Mâchez fort jusqu’à la fin. Garnissez bien vos intestins. Car c’est avéré, vous serez dévoré. Il ne peut pas y avoir d’entorses, vous le comprendrez, j’aurai nécessité de reprendre des forces.
- Comme je l’ai auparavant indiqué, je n’attends plus rien de la vie, je pense que vous l’avez saisi. Et puis, qu’ai-je comme échappatoire, le croc de l’abattoir ou les crocs de vos mâchoires ? Tout compte fait, et puisque je n’ai pas choisi ma mort, je préfère être affecté à votre sort.
- Qu’à cela ne tienne. Votre vie je fais mienne ».
Au matin, très tôt, la louve a déjà protégé deux de ses louveteaux. Quand elle revient pour récupérer les derniers de la fratrie, l’étable se remplit d’inertie. Seul, le balancement banal d’un bout de corde prouve que la louve a délivré le bélier, avant son retour dans la horde.

vendredi 15 janvier 2016

Y'a de quoi ce marais ! Pemp

Scribes d'humeur, partiellement publiés dans la revue de Juillet d'Eau et rivières de Bretagne. Rubrique : l'écho des marais

Jacquerie
Près de 300 agriculteurs appartenant à des syndicats agricoles minoritaires ont bloqué l’accès au Space de Rennes, dès le jour d’ouverture (Le Télégramme, 16/09/15). Ce salon de l’élevage, crée par le syndicat majoritaire de la Fnsea, était l’endroit choisi par les manifestants pour dénoncer la vision ultra libérale de son président, Xavier Beulin. Le roi Beulin chahuté par des paysans, il y a de quoi se réjouir.

Jeux de mains
Deux accidents de chasse sont survenus en Ille-et-Vilaine rien que dans la seule journée du dimanche 20 septembre (Ouest France). Alors qu’un chasseur perdait son pouce en actionnant la gâchette de son fusil, une promeneuse à reçu du plomb dans la main. Le pire a peut-être été évité à Orgères où des plombs sont tombés dans un jardin, aire de jeux de quelques enfants. La gendarmerie appelle à la prudence en lançant la campagne « jeux de mains, jeux de vilains ».

Sable vert
Dessin de Nono
Conséquences de l’alliance de la chaleur aux précipitations, Fouesnant et le sud Finistère ont renoué avec la prolifération des algues vertes l’été dernier (Ouest France, 17/09/15). Plus de 10 cm d’algues vertes ont recouvert le sable blanc de « la roche percée » de beg-meil. Etant données les circonstances autant prendre l’habitude d’écrire le sable vert de « la roche percée ».


Rentrer dans le lard
Bigard, le numéro 1 de la viande française, a décidé de quitter le marché au porc de Plérin et de créer sa propre cotation (Ouest France, septembre 2015). Les réactions n’ont pas tardé. Paul Auffray, Fédération nationale porcine : « la guerre est déclarée ». Hervé Gaté, groupement de producteurs : « Ca reviendrait à tuer le marché de Plérin ». Philippe Bizien, Comité régional porcin breton : « les petits éleveurs seront les premières victimes ». Guerre, tuer, victimes : Bigard, c’est rentrer dans le lard !

Si c’est eux qui le disent
Deux poids lourds de l’agro-alimentaire, Fleury Michon et le groupe Avril  se sont engagés à présenter une « nouvelle marque d’excellence » dans le cochon (Ouest France, 17/09/15). Le fleuron du jambon prévoit d’acheter, via le groupe Avril, 2000 cochons par semaine,  nourris sans OGM et ni soignés aux antibiotiques. Donc le reste de la production porcine, soit 25 millions de porcs abattus en 2013, est bien nourrie aux OGM et la viande contient des traces d’antibiotique.

Châteaux de sable
La Compagnie armoricaine de navigation a obtenu l’autorisation d’extraire du sable coquillier au large de la baie de Lannion (Le Télégramme, 17/09/15).  Le texte, signé par le ministre de l’économie Emmanuel Macron, concédant à la CAN une zone de 4 km2, est attaqué de toutes parts. Le ministre peut rayer de sa carte comme destination de vacances les Côtes d’Armor pour y faire des châteaux de sable.

Le Fur et l’ADN
En campagne pour les élections régionales, le chef de file des Républicains, Marc Le Fur, précise sa vision de l’agriculture en Bretagne (Ouest France, 16/10/15) : « L’agriculture c’est plus qu’un secteur économique pour nous, c’est notre ADN ». Pour rappel, Marc Le Fur était de ceux, parmi les députés, qui avaient voté la loi pro-ogm d’avril 2008. Il fait certainement allusion à un ADN génétiquement modifié.

Le droit expliqué au maire
A l’initiative de l’association des maires du Finistère, un expert est venu leur détailler les enjeux de la loi Littoral (Ouest France, 16/10/15).  Le président, qui n’est autre que le maire de Plougastel-Daoulas, a émis un regret : « pourquoi un particulier qui fait un recours (…) et qui perd n’est jamais condamné ? ». Réponse du conseiller : « C’est le droit garanti par la constitution ». Dans la collection : «  comment expliquer la constitution pour les nuls ».

Nature à braconner
Fortement endettée, l’ONF envisage de vendre au privé et aux communes les forêts de moins de 150 ha (Ouest France 28/10/15). La crainte des syndicats : « On ouvre une boîte de Pandore ». « L’ONF c’est 40 % du bois commercialisé en France ». « Le remplacement de chênes ou d’hêtres par une seule espèce plus rentable comme le résineux ». Pire, c’est commencer à donner une valeur numéraire à la nature, nouveau marché des braconniers de la bourse.

Le Verger mal traité
L’entreprise Osmobio de Loudéac, fondée par Jacques Le Verger, tente de commercialiser un désherbant naturel (Le Télégramme 29/10/15) en lieu et place des herbicides. Sauf que le produit ne fait partie d’aucune classification : « La faute à nos autorités qui n’ont pas traduit en droit national la volonté de l’Europe de développer les produits dits de biocontrôle » explique Le Verger. Traiter un Verger comme ça c’est qu’il y a un ver dans le fruit.

Mauvaise figure
Depuis le 01 octobre, la société Gargill n’est plus autorisée à utiliser les alginates qu’elle produit sur son site de Lannilis pour fabriquer des crèmes de jour contrairement aux crèmes glacées (Ouest France 30/10/15). La raison : un risque de contamination élevé à cause de locaux mal entretenus. Des produits de beauté potentiellement dangereux ? Ca fait mauvaise figure quand même.

Label agro-écologique
Entre 2010 et 2013, les producteurs de tomates de Saveol ont illégalement utilisés des produits phytosanitaires (Le Télégramme 16/11/15). En quelle quantité ?
L’enquête a  révélé « qu’aucune infraction n’était de nature à présenter un risque pour la santé des consommateurs ». Et pour le personnel ? 
Discrètement, le tribunal a condamné la coopérative à 65000 euro d’amende. Un tel modèle de transparence mérite bien son label agro-écologique.

Produit en Bretagne ?
Une enquête de l’administration a prouvé qu’une entreprise apicole du centre Bretagne importait frauduleusement du miel du sud-ouest de la France. (Le Télégramme 20/11/15). Les pots de miel, explicitement d’origine bretonne, portaient également le logo de « Produit en Bretagne ».  Au-delà de la tromperie sur le contenu, l’adhésion à « Produit en Bretagne » laisse perplexe. En tout cas l’association a viré dare-dare l’adhérent.

Etre gauche
Le collectif « Vivre, décider et travailler en Bretagne » a indiqué qu’il soutiendrait des prévenus devant la justice, suite aux manifestations des bonnets rouges de 2013 (Le Télégramme 26/11/15). L’un d’entre eux avait eu la main droite arrachée par une grenade et son affaire n’est toujours pas jugée. « Les tribunaux se refilent la patate chaude ». C’est un peu gauche comme déclaration à la vue des circonstances.

jeudi 14 janvier 2016

Un triton dans la mare

D’hier à aujourd’hui, de jour comme de nuit,  la mare des Fosses Noires n’admet aucune indulgence envers une quelconque aquarelle aquatique. L’obscurité a son domaine, ce trou. Un trou qui, abandonné par l’usage, ressemble davantage à une vulgaire vasière, dont la cavité centrale plonge, à première vue et peut-être à s’y méprendre, à quatre pieds sous terre.
Ceinturée de plantains et de roseaux, la mare échappe au palabre des alentours et n’offre un repos qu’aux sangsues fangeuses et autres phytophages qui décortiquent le feuillage. Sa tempérance est aidée en cela par l’abondance de brume nécrophage. Et quand bien même la brume retirerait sa robe fadasse, beau présage à la chaleur de passage, la pluie surgit soudaine et, étouffe la lumière dans des nappes souterraines.  L’eau croupissante ajoute à l’inhospitalité de la mare. A part l’agitation désordonnée de quelques gerris en patrouille, qui rident sa toilette, ajoutant à son air un grand âge, l’eau semble, elle-même, sédimentée par le désœuvrement. Les rigueurs de l’hiver en veulent pour leur compte et attribuent une apparence cadavérique, voire mortifère, à l’atmosphère. Le seul avantage qui se soustrait de la gelée, pour le coup salutaire, est l’envahissement freiné des salicaires.
L’ambiance appartient au silence abyssal de la mare. Nulle envie pour l’homme de lézarder à ses côtés. Nul besoin de porter les lèvres au sel de sa surface. Qui fut alors cet intrus qui vint tritonner dans un tel marais ? Qui osa interrompre l’ineffable volonté antédiluvienne de la mare de se taire et se terrer ?  Pourtant, et s’étant bien gardée d’attirer le passant, la mare devint, malgré elle, le décorum d’un drame. Mais, après tout, n’était-ce pas là son devoir ? Voici son récit.
Aux bords intérieurs de la Bretagne, à la jonction des bassins versants de la Vilaine et de la Loire, le bocage nantais exhibe sa pilosité naturelle par des landes préservées. Les talus et les haies se tissent en mailles et s’étirent loin, dans des lignes courbées, souvent chevauchés par des chênes pédonculés. Servantes, les rivières Isac et Hocmard serpentent à travers les champs, selon la soif des occupants, abreuvant avec parcimonie les plus gourmands.  L’habitat sauvage s’apparente à une zone de refuge pour des espèces d’une grande rareté, disséminées dans les prairies humides et le bas marais, qui, selon les cas, rivalisent harmonieusement pour conserver certaines d’entre elles.
Le triton à crête et son homologue marbré, migrant au gré de leur existence, convoitaient de s’y établir, coexistant, indifférents, avec ceux qui croassaient à l’accueil de la mare. Les pratiques de procréation du triton ne revêtent aucune fantaisie, hormis une révélation rêvée pour un naturaliste tel qu'Arthur d’Isle du Dréneuc, en 1858 : le croisement sexué de la crête et du marbré donna naissance à un hybride, le triton de Blasius. Dévoiler sa population serait vain car les accouplements furent fortuits et probablement la résultante d’un interdit encombrant les désœuvrés en mal d’actes hardis.
 Clandestinement, le triton de Blasius s’établit au lieu-dit les Fosses Noires, dans les parages de Notre-Dame-des-Landes. Amphibien, il fit bien, au fil des saisons, de confondre son corps d’un noir verdâtre sur sa tranche supérieure et d’un aspect jaunâtre sur la frange inférieure. La nature l’a bien doté. La crête, dressée tout le long de l’arête dorsale, lui confère un air rebelle : intimider le prédateur est le rôle de cet attribut idéal.  Plus que belligérant, le triton de Blasius s’affirme résistant. Il ne lui en faudra d’ailleurs pas moins pour affronter un serf émérite, le laborantin.

Le laborantin est employé par l’Université d’Angers via le Groupe Écologique et de Conservation des Vertébrés. Ce laboratoire mena, en toute discrétion, une étude financée par l’Aéroport du Grand Ouest sur la biologie des populations de tritons et l'efficacité des éventuelles mesures compensatoires. Tout le secteur prévu pour l’implantation de l’infrastructure aéroportuaire fut passé au peigne fin. Denis Defage, le laborantin, et son équipe d’étudiants, procédèrent à des relevés de populations, annotèrent les lieux de repos et de reproduction, cartographièrent l’ensemble des mares. Une seule échappa à leur vigilance, la mare des Fosses Noires. Par là même, le triton de Blasius qui ne figurait sur aucun inventaire, fut ignoré. Les visiteurs pénétrèrent pourtant dans les Fosses Noires. Le manque de discernement et, à défaut d’acuité, la mare resta occulte à leurs yeux d’initiés. Peut-être était-ce le trop plein de zèle ou l’enveloppe épaisse remise par Vinci qui anima Denis Defage, mais le laborantin se montra plus coriace, plus aguerri et certainement plus présomptueux. Sa fouille l’emmena loin dans les Fosses Noires. La minutie était son meilleur outil et son allégeance sa meilleure ambulance.
Comme beaucoup d’étudiants en master de biologie, Defage connaissait la thèse selon laquelle, une autre espèce d’amphibien, du nom de « triton de Blasius »,  jusque là seulement, et prétendument découverte par Du Dréneuc, s’adonnait avec mesure aux joies de la prolifération. Seul, le naturaliste du 19ème siècle pu attester de la présence du triton de Blasius dans ces contrées marécageuses. Les paris, des plus audacieux, concluaient que cela relevait de la légende ou du fantasme de quelques chercheurs en mal de reconnaissance, Du Dréneuc tentant de dissimuler l’incommodante malchance de verser dans une carrière de crapahuteur crotté. Defage, souffrant certainement du peu d’empathie que soulevait sa condition, s’il jalousait les découvreurs, enviait les légendes. Les légendes entravent les consciences d’un mystère aussi épais que la brume des Fosses Noires. Elles se confinent dans les mémoires travesties, et, se destinent à épouser, œcuméniques, l’œuvre mystique des dieux.

Quelles que fussent ses motivations, Denis Defage parvint, après avoir franchi la palissade de roseaux, aux abords du trou d’eau. Les premiers examens de la mare ne soulevèrent guère chez le laborantin de brins d’entrain. La banalité de l’envol de la libellule, surprise, ou l’apathie indécente de la physe, peina le peu d’enthousiasme qui le fuyait. Il s’assit, agacé. Posa la sacoche près de lui, perturbé. Trifouilla la face émergée de la vase avec ses bottes, tracassé. S’immobilisa un bref instant, sidéré. Déplia prestement les jambes, décidé. Pencha le buste en avant et se mit à rire avec une jubilation qu’il ne se connaissait pas. Le triton de Blasius se montrait enfin ! L’animal, dérangé dans sa retraite, n’avait pour sursis que la poudre d’escampette. C’était sans compter sur la dextérité de Defage, tout excité, à l’idée d’entériner les exposés de Du Dréneuc, considéré, à tort, comme un excentrique ou, au pire, un affabulateur, mais surtout de se prêter au supplice de dissection du fameux Blasius, afin d’étaler au vu et au su de tous les curiosités spécifiques au spécimen. Defage saisit le triton de la main droite. De la main gauche tenta d’ouvrir la sacoche. Un regard à droite, puis un regard à gauche.  La seconde boucle résiste. Un regard à droite, puis un regard à gauche. La main gauche est fébrile tandis que, mouillée, la droite semble virile. Un regard à droite, puis un regard à gauche. Le temps à la main gauche de se soulager du labeur, le triton de la main droite a fugué comme un voleur. Defage se fige, foudroyé. Defage fulmine, se fourvoie. Il met la main droite dans la gauche et, tout en serrant le poing contre le front, se maudit. Les yeux fermés et sur les genoux, il reprend ses esprits. Il reviendra, c’est promis. Maintenant que la mare et le triton sont l’objet de sa convoitise, il reviendra, c’est écrit. Le triton, se pressentant trituré, trouva refuge dans les tréfonds de son trou. A l’affût il vit le vilain s’éloigner pour, au final, ne plus former qu’un voile. Dans l’immédiat, le danger s’est effacé. Mais s’il revenait ? Et peut-être plus nombreux ? C’est certain !
Si le dialogue est indigent entre le triton et le laborantin, les insectes, s’invectivant peu, s’échangent leur savoir sibyllin. Il en est un qui peut transformer l’eau en vin. Ce savoir, prisé par les sangsues, consiste à soulager leur sac du sang confisqué à un cadavre. Pour recueillir le liquide, un réceptacle est préférable. Ca tombe bien, dans sa précipitation, le laborantin a laissé choir sa gourde d’eau, encore pleine, dont le bouchon à visser a éclaté, conséquence du choc sur le sol. Le triton de Blasius, après avoir détaillé ses mésaventures aux sangsues de la mare, n’ordonne rien, confiant dans le sort réservé à l’eau de la gourde.
Le triton ne s’était pas leurré. Le lendemain, aux aurores, le laborantin revint seul. De peur de se faire abuser, Defage entreprit de ne pas divulguer ce qui pouvait faire sa renommée. Tandis qu’il s’apprêtait à poser des appâts, sensés éveiller l’appétit du lézard, Defage reconnut la gourde oubliée. Intrigué par l’odeur semblable à du vin, il la porta à la bouche. Comment dire ? Oui, c’est tout à fait ça, c’était à ravir ! Dans l’euphorie de l’orgie, Defage s’enivra. A tel point que l’alcool le fit sombrer dans un sommeil profond. Le réveil fut douloureux, des jambes jusqu’au sommet du crâne. L’obscurité ambiante, nappée de surcroît par un sinistre brouillard, dissimulait à Defage la mutation de ses pieds en nageoires. Il voulut se relever. Ne trouvant, cependant, aucune assise solide, le triton tituba dans le trou. La panique s’empara du laborantin. La vase aussi. L’eau s’agrippa au triton par des fers agrégés de gouttelettes.  Les roseaux ne furent pas en reste et s’assemblèrent en forme de voûte pour couvrir ce départ. Le triton eut beau se débattre, le dénouement n’avait comme issue que la mare. Une mare dont la cavité centrale plonge, à première vue et peut-être à s’y méprendre, à quatre pieds sous terre.
Epilogue
Une enquête de police fut diligentée. Les moyens de recherche, équipe cynophile, drones, gardes mobiles en faction autour de Notre-Dame-Des-Landes, déployés par le Préfet de Loire-Atlantique, s’avérèrent improductifs. La disparition de Denis Defage ne s’expliquait pas.
Un temps, des partisans de la Zone A Défendre, la ZAD, furent suspectés, car des altercations avaient déjà eu lieu dans le passé avec des équipes de naturalistes, rémunérés par l’Aéroport du Grand Ouest de Vinci. Les accusations et les incarcérations eurent comme résultat une recrudescence des affrontements entre les forces de l’ordre et les activistes écologiques.
Au bout de deux ans l’affaire dite du « triton », référence aux notes mystérieuses retrouvées chez le laborantin, fut classée. La Population, saisie par l'ampleur du drame, contraignit le Président de la République à décréter, dans une allocution télévisée, l’abandon du projet de l’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes.